Trois mois.
Cela faisait trois mois qu'Akai avait disparu.
Trois mois depuis l'éclipse.
Trois mois depuis que le ciel avait avalé un garçon que personne n'avait réussi à sauver.
Et pendant ces trois mois…
Tsuki n'avait pas dormi.
Pas véritablement.
Il lui arrivait de fermer les yeux quelques secondes, parfois quelques minutes, mais son esprit ne trouvait jamais le repos. Chaque fois qu'il sombrait dans l'inconscience, il revoyait la dernière image d'Akai.
Sa silhouette.
Cette lumière rouge.
Puis le vide.
Alors Tsuki se relevait.
Il repartait chercher.
Encore.
Et encore.
Les ruines de Paris. Les quartiers abandonnés. Les endroits où l'énergie lunaire avait laissé des traces. Les anciennes portes spirituelles. Les sanctuaires dont même les Maîtres élémentaires avaient oublié l'existence.
Il avait tout exploré.
Et il n'avait rien trouvé.
— Akai…
Son nom lui échappait parfois sans qu'il s'en rende compte.
Tsuki avançait dans une rue dévastée, son manteau déchiré par les combats. Des cernes assombrissaient ses yeux. Ses doigts tremblaient légèrement.
Mais son regard restait dangereux.
Car Tsuki n'était pas faible.
Il ne l'avait jamais été.
En lui vivaient les souvenirs des anciens Élus de la Lune. Leurs connaissances. Leurs techniques. Leurs expériences. Leurs victoires.
Et leurs échecs.
Des générations entières de combattants existaient dans sa mémoire.
Lorsqu'il libérait pleinement sa puissance, Tsuki pouvait surpasser chacun des Maîtres élémentaires dans un affrontement individuel.
Il connaissait des techniques que personne n'avait pratiquées depuis des siècles.
Il pouvait anticiper certains mouvements avant même que son adversaire ne les exécute.
Mais cette puissance avait un prix.
Les voix de ses ancêtres n'étaient pas de simples souvenirs rangés dans un coin de son esprit.
Elles étaient vivantes dans sa conscience.
Et lorsqu'il était épuisé, leurs pensées se superposaient.
Leurs instincts se mélangeaient aux siens.
Leurs souvenirs revenaient au mauvais moment.
Depuis trois mois, Tsuki ne leur laissait plus aucun répit.
Et son esprit commençait à lui faire payer cette décision.
Un grondement retentit derrière lui.
Une créature démoniaque venait de surgir entre deux immeubles effondrés.
Son corps était couvert d'excroissances noires. Des bras trop longs traînaient sur le sol tandis que plusieurs yeux s'ouvraient sur son torse.
Elle poussa un hurlement.
Tsuki se retourna.
— Je n'ai pas le temps.
Le démon bondit.
Tsuki disparut.
Un impact déchira l'air.
BOOOOOOOOOOOOOOM !
La créature traversa la façade d'un immeuble.
Avant qu'elle ne puisse se relever, Tsuki apparut au-dessus d'elle et abattit son poing.
Le sol s'effondra sous l'impact.
Le démon hurla.
Il n'avait même pas eu le temps de comprendre ce qui venait de se produire.
Tsuki se redressa.
— Reste au sol.
Mais quelque chose bougea derrière lui.
Un deuxième démon.
Plus petit. Plus rapide.
Il avait attendu que Tsuki porte toute son attention sur le premier.
Une voix résonna dans la tête du jeune homme.
À gauche.
Puis une autre.
Non. Derrière.
Une troisième.
Protège ton flanc droit.
Des souvenirs anciens se superposèrent.
Trois combattants.
Trois époques.
Trois instincts différents.
Tsuki hésita.
Une fraction de seconde.
Cela suffit.
La griffe du démon lui entailla profondément le flanc.
Du sang éclaboussa les décombres.
Tsuki recula d'un pas.
Il regarda sa blessure.
Puis le démon.
Un silence.
— …Je vois.
Son expression changea.
Pas de peur.
Pas de panique.
De la colère.
Une colère froide, dirigée contre lui-même.
— Je n'ai pas le droit de perdre du temps ici.
L'énergie lunaire explosa autour de son corps.
La pression devint si intense que les fenêtres encore intactes des bâtiments voisins éclatèrent simultanément.
Le démon tenta de fuir.
Trop tard.
Tsuki le rattrapa et le projeta contre le premier.
Un second impact.
Puis un troisième.
En quelques secondes, le combat était terminé.
Les deux créatures gisaient au milieu des gravats.
Tsuki respirait difficilement.
Il posa une main contre sa blessure.
Il aurait dû éviter cette attaque.
Il le savait.
N'importe quel Élu de la Lune ayant conservé toute sa lucidité aurait pu anticiper ce mouvement.
Mais Tsuki n'avait pas dormi.
Son corps était épuisé.
Son esprit, saturé.
Et malgré toutes les générations de combattants dont il portait l'héritage, il restait un être humain.
— Tsuki !
Le Maître de la Terre apparut au bout de la rue.
Il observa les deux démons vaincus, puis le sang qui coulait sur le côté du jeune homme.
— Tu es blessé.
— Ce n'est rien.
— Tu viens de laisser un démon t'atteindre.
Tsuki releva les yeux.
— Et je l'ai éliminé.
— Ce n'est pas ce que je t'ai demandé.
Le Maître de la Terre s'approcha.
Son regard se durcit.
— Je connais ta puissance. Je sais ce dont tu es capable. Mais depuis combien de temps n'as-tu pas dormi ?
Tsuki ne répondit pas.
— Tsuki.
— Trois mois.
Le Maître resta immobile.
— Tu es sérieux ?
— Akai est quelque part.
Sa voix trembla.
Pour la première fois depuis longtemps.
— Je ne sais pas s'il souffre. Je ne sais pas s'il est blessé. Je ne sais même pas s'il est encore vivant !
Il serra les poings.
— Et vous voulez que je dorme ?
Le Maître de la Terre ne détourna pas les yeux.
— Je veux que tu comprennes que ta puissance ne te rend pas invulnérable.
— Je n'ai pas besoin de leçons.
— Si. Parce que tu es en train de confondre vigilance et destruction de toi-même.
Tsuki voulut répondre.
Aucun mot ne sortit.
— Tes ancêtres t'ont transmis leur expérience, poursuivit le Maître. Mais tu ne peux pas laisser toutes leurs voix décider à ta place. Lorsque tu es épuisé, tu ne parviens plus à distinguer leurs instincts de ton propre jugement. Tu hésites. Tu commets des erreurs que tu ne commettrais jamais normalement.
Il posa une main sur son épaule.
— Tu n'as pas perdu ta puissance, Tsuki. Tu es en train de perdre la capacité de l'utiliser correctement.
Ces mots firent plus mal que la blessure.
Parce qu'ils étaient vrais.
Tsuki baissa la tête.
Pour la première fois, il ne trouva rien à répondre.
Cette nuit-là, il accepta de rentrer.
Pas parce qu'il avait renoncé à chercher Akai.
Mais parce qu'il n'arrivait plus à tenir debout.
Allongé sur un lit, il fixa le plafond pendant de longues minutes.
Ses paupières étaient lourdes.
Pourtant, il avait peur de les fermer.
Peur que quelque chose se produise pendant son absence.
Peur de manquer un signe.
Peur qu'Akai revienne quelque part et qu'il ne soit pas là.
— Attends-moi…
Sa voix se brisa.
— Je t'en prie.
Puis son corps finit par céder.
Et Tsuki s'endormit.
Pour la première fois en trois mois.
Mais son esprit ne trouva pas la paix.
Il rêva d'un paysage ancien.
Une plaine recouverte de cendres.
Un ciel noir.
Et un homme dont le visage était dissimulé par une lumière lunaire.
Face à lui se tenait une silhouette que Tsuki ne parvenait pas à distinguer.
Deux puissances s'affrontaient.
Le sol se fendait sous leurs pas.
Le ciel semblait se déchirer.
Puis une voix ancienne murmura :
— Ne cherche jamais la Lune là où elle te regarde.
Tsuki essaya de s'approcher.
Mais la scène disparut.
Il se réveilla brusquement, le souffle court.
Des larmes coulaient sur ses joues.
Il ne savait pas pourquoi.
Seulement qu'au fond de lui, quelque chose venait de reconnaître ce souvenir.
Et quelque part, très loin de là…
Un cœur battit.
Arai n'avait pas abandonné.
Elle non plus.
Mais contrairement à Tsuki, elle avait compris qu'elle ne retrouverait pas Akai en courant simplement d'un endroit à l'autre.
Elle avait commencé à enquêter.
Sur les Éclipsés.
Sur les manifestations démoniaques.
Sur les personnes qui avaient survécu à l'éclipse et qui affirmaient avoir entendu une voix pendant la catastrophe.
Elle interrogeait les témoins.
Examinait les lieux.
Comparait les témoignages.
Et surtout, elle cherchait à comprendre pourquoi certaines victimes possédées semblaient encore conscientes à l'intérieur de leur propre corps.
Un soir, elle se rendit dans un bâtiment transformé en centre de soins provisoire.
Un adolescent y était retenu.
Ses yeux étaient entièrement noirs.
Des marques sombres remontaient le long de son cou.
Les gardes avaient reçu l'ordre de l'éliminer si sa possession devenait incontrôlable.
Arai observa le garçon à travers la vitre.
— Il est encore là, murmura-t-elle.
Le soigneur à côté d'elle secoua la tête.
— Son corps est vivant. Pour le reste, nous n'en savons rien.
Arai posa sa main sur la vitre.
— Alors nous allons le découvrir.
Elle ferma les yeux.
L'eau contenue dans un récipient voisin s'éleva lentement dans les airs.
Elle se mit à tourner autour de ses doigts.
Arai concentra son pouvoir.
Elle avait appris à lire certaines traces émotionnelles laissées dans l'eau. Des fragments de mémoire. Des impressions. Parfois même des images du passé.
Elle dirigea sa perception vers le garçon.
Et soudain…
Elle vit une maison.
Une table.
Un enfant qui riait.
Une femme qui lui caressait les cheveux.
Puis l'image changea.
Une ombre.
Une douleur atroce.
Une présence qui s'insinuait dans son esprit.
Le garçon hurlait.
Mais personne ne l'entendait.
Arai rouvrit les yeux, bouleversée.
— Il se bat encore…
Elle retira sa main de la vitre.
— Il faut essayer de le sauver.
— Et si le démon prend entièrement le contrôle ?
Arai hésita.
Elle pensa à Akai.
À tous les moments où elle aurait voulu lui dire ce qu'elle ressentait.
À toutes les fois où elle avait remis cela à plus tard, persuadée qu'ils auraient toujours le temps.
Elle baissa les yeux.
— Alors nous ferons tout pour l'en empêcher.
Elle releva la tête.
— Mais je ne laisserai pas quelqu'un mourir simplement parce que nous avons peur de ce qu'il est devenu.
Ce soir-là, Arai prit une décision.
Elle ne chercherait plus seulement à retrouver Akai.
Elle chercherait aussi à comprendre ce qui lui était arrivé.
Et si les réponses se trouvaient dans les démons eux-mêmes…
Alors elle apprendrait à les écouter.
Même si cela devait la conduire là où personne n'osait aller.
De son côté, Ryuuchi avait lui aussi changé.
Il se souvenait encore du combat contre cette personne possédée.
Il se souvenait de la violence.
Du danger.
Et de la facilité avec laquelle il avait été tenté de considérer son adversaire comme un monstre plutôt que comme une victime.
Depuis, il s'entraînait différemment.
Il cherchait à maîtriser sa force sans tuer.
À neutraliser un démon sans détruire le corps qui l'abritait.
À comprendre la différence entre un ennemi qui choisit de faire le mal et une personne prisonnière d'une volonté étrangère.
Ce n'était pas toujours possible.
Certains hôtes étaient déjà morts.
D'autres ne pouvaient plus être sauvés.
Mais Ryuuchi refusait désormais de considérer chaque possession comme une condamnation automatique.
Un jour, il rejoignit Arai après une intervention.
— Tu crois vraiment qu'on peut les sauver ? demanda-t-il.
Arai essuya le sang sur sa joue.
— Pas tous.
— Alors pourquoi continuer ?
Elle le regarda.
— Parce que ne pas pouvoir sauver tout le monde ne signifie pas qu'on doit arrêter d'essayer.
Ryuuchi resta silencieux.
Puis il hocha lentement la tête.
— D'accord.
Il regarda les rues dévastées.
— Alors on va trouver comment faire.
Pour la première fois depuis l'éclipse, ils ne parlaient pas seulement de ce qu'ils avaient perdu.
Ils parlaient de ce qu'ils pouvaient encore empêcher.
Dans les archives souterraines, Noctis avait cessé de compter les heures.
Des rouleaux anciens recouvraient le sol.
Des symboles lunaires étaient dessinés sur les murs.
Certains textes avaient été interdits bien avant sa naissance.
D'autres semblaient avoir été volontairement mutilés.
Noctis tenait entre ses doigts une page jaunie.
Il relut une phrase.
Puis une deuxième fois.
Puis une troisième.
Lorsque celui qui porte le cœur du démon disparaîtra…
Il inspira.
Les Maîtres chercheront celui qui dort derrière la Lune.
Il retourna la page.
La suite était presque effacée.
Mais quelques mots subsistaient.
Ils chercheront au mauvais endroit.
Noctis ferma les yeux.
Pendant des années, il avait cru comprendre le cycle.
Les démons apparaissaient.
Les Élus étaient désignés.
Les Maîtres intervenaient.
Puis le monde revenait à son équilibre.
Un cycle cruel.
Mais un cycle qu'il pensait possible de briser.
C'était pour cela qu'il avait participé au rituel avec Orion et leurs alliés.
Ils avaient voulu appeler l'entité.
Ils avaient cru que cette présence pourrait mettre fin à la succession des démons et des Élus sacrifiés.
Ils savaient qu'un tel rituel aurait des conséquences.
Mais ils n'avaient jamais imaginé cela.
La disparition d'Akai.
L'éclipse.
Les morts.
Et maintenant, ces phénomènes qu'aucun de leurs textes ne décrivait clairement.
Noctis posa la page sur la table.
— Nous pensions l'avoir appelée…
Sa voix résonna dans la salle vide.
Il repensa aux signes du rituel.
Aux symboles gravés dans le cercle.
Aux paroles prononcées cette nuit-là.
Puis une pensée lui traversa l'esprit.
Une pensée qu'il avait jusque-là refusé d'envisager.
— Et si…
Il déglutit.
— Et si c'était elle qui nous appelait depuis le début ?
Le silence lui répondit.
Pour la première fois, Noctis comprit que son erreur n'était peut-être pas d'avoir mal exécuté le rituel.
Son erreur était d'avoir cru qu'il en comprenait le destinataire.
Il avait voulu contrôler un mystère.
Il avait peut-être simplement répondu à son invitation.
Et quelque part, derrière la Lune…
Quelque chose attendait toujours.
Au début, personne ne remarqua le changement.
Les premières anomalies furent attribuées aux séquelles de l'éclipse.
Une décharge électrique au-dessus d'un quartier abandonné.
Une ombre qui se déplaçait à contre-sens de la lumière.
Des animaux retrouvés morts sans aucune blessure.
Des Éclipsés affirmant entendre des voix lorsqu'ils regardaient la Lune.
Puis les apparitions démoniaques se multiplièrent.
Un démon surgit dans les souterrains.
Deux autres furent signalés à plusieurs kilomètres de là.
Des équipes d'intervention disparurent.
Des survivants commencèrent à raconter qu'ils avaient vu des silhouettes tomber du ciel.
Les Maîtres élémentaires furent mobilisés dans plusieurs secteurs à la fois.
Le Maître de l'Eau cherchait à contenir les zones contaminées.
Celui de la Terre renforçait les abris et protégeait les survivants.
Celui du Vent évacuait les quartiers menacés.
Celui du Feu affrontait les créatures les plus agressives.
Mais les interventions ne suffisaient plus.
Les démons apparaissaient trop souvent.
Et surtout…
Leurs manifestations semblaient suivre une progression.
Comme si quelque chose, quelque part, ouvrait lentement un passage.
Au début du troisième mois, le ciel changea.
Une fine ligne sombre apparut au-dessus de Paris.
Elle était presque invisible.
Un trait vertical, perdu dans les nuages.
Les instruments ne détectèrent aucune anomalie météorologique correspondante.
Les Maîtres sentirent pourtant une perturbation.
Le vent changea de direction.
L'eau des canalisations vibra.
Des fissures apparurent dans certaines fondations.
Et pendant quelques secondes, les flammes cessèrent de danser.
Puis la ligne s'élargit.
Un grondement parcourut la ville.
Pas un tonnerre.
Quelque chose de plus profond.
Comme le bruit d'une matière gigantesque que l'on déchirait de l'intérieur.
Les nuages se séparèrent.
Mais derrière eux, il n'y avait pas de ciel.
Il y avait une obscurité absolue.
La fissure s'étendit sur des kilomètres, traversant la voûte céleste comme une blessure ouverte.
D'un côté, les nuages et les dernières lueurs du jour subsistaient.
De l'autre, une nuit impossible recouvrait l'horizon.
Les deux parties semblaient appartenir à des réalités différentes.
Des filaments noirs se déployèrent autour de la déchirure.
Et quelque chose bougea derrière.
Dans les rues, les habitants levèrent les yeux.
Certains tombèrent à genoux.
D'autres se mirent à courir.
Les plus sensibles aux énergies surnaturelles furent frappés de nausées.
Et, à travers toute la ville, les démons se mirent à hurler.
Puis ils apparurent.
Sur les toits.
Dans les ruelles.
Au milieu des places abandonnées.
Des dizaines.
Puis des centaines de silhouettes.
Certaines tombèrent de la fissure.
D'autres semblèrent en sortir comme si elles avaient toujours été là, dissimulées derrière une paroi invisible.
Les Maîtres élémentaires se rassemblèrent.
Le Maître du Feu observa le ciel, les mâchoires serrées.
— Ce n'est pas une simple manifestation démoniaque.
Le Maître de l'Eau posa une main sur le sol.
Son pouvoir lui renvoya une sensation qu'il ne connaissait pas.
— La frontière entre les mondes…
Il s'interrompit.
Le Maître de la Terre acheva sa phrase.
— Elle est en train de céder.
Celui du Vent fixa l'immense déchirure.
— Alors nous devons la refermer.
— Avec quoi ? demanda le Maître du Feu. Nous ne savons même pas ce qu'elle est !
Personne ne répondit.
Car au fond d'eux, ils partageaient tous la même impression.
Cette fissure n'était pas apparue par hasard.
Elle était liée à l'éclipse.
À la disparition d'Akai.
Et peut-être à quelque chose de beaucoup plus ancien que leur ordre.
Tsuki arriva sur les lieux quelques minutes plus tard.
Il leva les yeux vers le ciel.
Pour la première fois depuis trois mois, il cessa de chercher Akai.
Il regarda simplement la fissure.
Une douleur traversa son esprit.
Les voix de ses ancêtres se réveillèrent toutes en même temps.
Certaines criaient.
D'autres murmuraient des prières.
L'une d'elles prononça des mots qu'il n'avait jamais entendus dans ses souvenirs conscients.
Elle s'est rouverte.
Tsuki se figea.
— Quoi… ?
Une image traversa son esprit.
Une plaine de cendres.
Un ciel déchiré.
La silhouette du rêve.
Puis plus rien.
Il porta une main à sa tête.
Le Maître de la Terre s'approcha de lui.
— Tsuki ?
— Quelque chose s'est déjà produit.
— Quoi donc ?
Tsuki continua de fixer la fissure.
— Je ne sais pas.
Il serra les dents.
— Mais mes ancêtres…
Il s'interrompit.
Son regard se durcit.
— Ils la reconnaissent.
Un hurlement retentit derrière eux.
Les démons commençaient à déferler dans les rues.
Tsuki ferma les yeux une seconde.
Il pensa à Akai.
Puis aux personnes qui se trouvaient encore dans la ville.
Trois mois auparavant, il aurait peut-être tenté de tout faire seul.
Il serait parti vers la fissure sans attendre les autres.
Il aurait poursuivi sa recherche, même si cela signifiait abandonner des survivants derrière lui.
Mais il se souvenait désormais des paroles du Maître de la Terre.
Sa puissance ne lui permettait pas d'être partout.
Et il n'avait pas le droit de laisser son obsession décider de tout à sa place.
Il se tourna vers les Maîtres.
— Nous devons diviser nos forces.
Le Maître du Feu haussa les sourcils.
Tsuki poursuivit :
— Vous trois, évacuez les civils et protégez les accès aux abris. Le Maître de l'Eau doit examiner les manifestations près de la fissure. Le Maître de la Terre, renforcez les secteurs menacés.
— Et toi ? demanda le Maître du Vent.
Tsuki dégaina son arme.
L'énergie lunaire s'éleva autour de lui.
— Je vais empêcher ces créatures de passer.
Il leva les yeux vers le ciel une dernière fois.
— Et après…
Sa voix devint presque inaudible.
— Je retrouverai Akai.
Cette fois, il ne prétendait plus pouvoir sauver tout le monde seul.
Il allait se battre avec les autres.
Et il allait continuer de chercher.
Mais il ne confondrait plus jamais le sacrifice de lui-même avec une preuve d'amitié.
Loin du rassemblement des Maîtres, dans un autre secteur de Paris, un homme observait la fissure.
Le Maître de la Foudre.
Il se tenait au sommet d'un immeuble éventré.
Le vent faisait claquer son manteau.
Au-dessus de lui, le ciel semblait avoir été coupé en deux par une lame invisible.
Les éclairs se déplaçaient à l'intérieur de la déchirure.
Mais ils n'étaient pas blancs.
Ils étaient noirs.
Une lumière violette parcourait leurs ramifications, illuminant brièvement les nuages.
Le Maître de la Foudre pencha la tête.
Puis il sourit.
— Hé…
Un petit rire lui échappa.
— Hé hé hé…
Il porta une main à son visage.
Ses épaules se mirent à trembler.
Puis son rire devint plus fort.
Plus long.
Plus inquiétant.
Il ne riait pas comme un homme surpris par une catastrophe.
Il riait comme quelqu'un qui venait de voir arriver un événement qu'il attendait depuis très longtemps.
Il contempla la fissure.
Ses yeux reflétèrent les éclairs noirs.
— Enfin…
Le mot se perdit dans le vent.
Il ferma les yeux.
Puis il murmura :
— Ça commence.
Une décharge parcourut son corps.
Le toit se fendit sous ses pieds.
Pendant un instant, sa silhouette fut entourée d'une lumière électrique aveuglante.
Puis il disparut.
Ne laissant derrière lui qu'une odeur d'ozone et quelques étincelles suspendues dans l'air.
Personne ne l'avait entendu.
Personne ne savait où il était parti.
Et aucun des quatre autres Maîtres ne pouvait expliquer pourquoi il semblait avoir attendu ce moment.
Mais la fissure continuait de s'élargir.
Et le Maître de la Foudre n'avait pas l'air de vouloir la refermer.
Il n'y avait ni ciel.
Ni sol.
Ni horizon.
Seulement une obscurité infinie.
Akai avançait dans cet espace depuis ce qui lui semblait être une éternité.
Il ne savait pas si le temps existait encore.
Il ne savait pas si son corps avait réellement besoin de respirer.
Il ne savait même pas s'il était toujours vivant.
Parfois, des images apparaissaient autour de lui.
Paris en ruines.
Des rues remplies de démons.
Une immense fissure traversant le ciel.
Tsuki, debout au milieu d'un champ de bataille.
Arai, les yeux baignés de larmes.
Ryuuchi, le visage couvert de sang.
Noctis, penché sur des textes anciens.
Akai tendit la main vers l'image de ses amis.
Mais ses doigts traversèrent la scène.
— Attendez…
Les images disparurent.
— Attendez ! Je dois revenir !
Une voix résonna derrière lui.
— Tu veux vraiment retourner là-bas ?
Akai se retourna brusquement.
L'homme se tenait à quelques mètres.
Le même sourire.
La même présence.
Cette ressemblance troublante qu'Akai n'arrivait toujours pas à comprendre.
Il ne savait pas qui était cet homme.
Mais il avait la sensation qu'il le connaissait depuis toujours.
— Qu'est-ce qui se passe sur Terre ? demanda Akai. Qu'est-ce que cette fissure ?
L'homme ne répondit pas immédiatement.
Il observa les images qui flottaient dans l'obscurité.
Puis il regarda Akai.
— Tu as beaucoup de questions.
— Et tu ne réponds jamais !
Un silence.
Akai serra les poings.
— Mes amis sont là-bas. Des gens meurent. Je dois rentrer !
L'homme baissa légèrement la tête.
Pendant un instant, son sourire sembla disparaître.
Puis il revint.
— Tu comprendras.
Akai sentit la colère monter en lui.
— Quand ?!
L'homme le fixa.
Son regard était étrangement triste.
Ou peut-être était-ce simplement une illusion.
Puis il sourit de nouveau.
— Tu le verras bien assez tôt.
L'obscurité se mit à trembler.
Très loin, derrière les images de Paris, un battement résonna.
Un cœur.
Akai porta une main contre sa poitrine.
Le battement se répéta.
Plus fort.
L'homme tourna lentement la tête vers cette vibration.
Pour la première fois, son expression changea.
Un infime mouvement.
Une réaction presque imperceptible.
Mais Akai le remarqua.
— Qu'est-ce que c'était ?
L'homme ne répondit pas.
Il regardait maintenant le vide.
Puis, très lentement, il se remit à sourire.
Akai comprit une chose.
Cet homme ne lui montrait pas tout.
Il ne lui montrait que ce qu'il voulait qu'il voie.
Et si les visions de ses amis étaient réelles…
Alors il devait trouver un moyen de revenir.
Même si cet homme essayait de lui faire croire que tout était déjà perdu.
Akai baissa les yeux.
Il avait peur.
Il était épuisé.
Et une partie de lui commençait à croire que le monde serait peut-être plus en sécurité sans lui.
Mais une autre partie refusait de céder.
Il pensa à Tsuki.
À Arai.
À Ryuuchi.
À tous ceux qui continuaient de se battre.
— Je ne sais pas ce que tu veux de moi, murmura-t-il.
Il releva la tête.
— Mais je ne te laisserai pas décider à ma place.
L'homme ne répondit pas.
Son sourire demeura.
Et dans l'obscurité, le battement recommença.
Plus proche.
Plus puissant.
Comme si quelque chose, de l'autre côté de la réalité, venait de reconnaître Akai.
Fin du chapitre
