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Chapter 57 - *Ce qu'il achetait**

**Ce qu'il achetait**

On m'a demandé de vider l'appartement du monsieur du 4B.

Je suis infirmière à domicile, pas déménageuse — mais sa fille habite à Lyon, elle ne pouvait pas venir avant quinze jours, et la propriétaire voulait récupérer les clés. Alors j'y suis allée. C'était un mardi matin. Ça sentait le renfermé et le café froid.

Il n'avait pas grand-chose. Des meubles fatigués, des livres dans un ordre qui avait dû vouloir dire quelque chose, une télé trop grande pour le salon. Et sur le frigo, maintenu par un aimant en forme de tour Eiffel, un bout de papier plié en quatre.

Une liste de courses.

*Lait, pain de mie, beurre demi-sel, soupe en brique.*

C'est tout. Quatre choses. L'écriture tremblait un peu — il avait des problèmes aux mains vers la fin, je le savais.

J'aurais dû jeter. Au lieu de ça, j'ai ouvert le tiroir du bas, celui près de l'évier. Je ne sais pas pourquoi. Peut-être parce que c'est là qu'on range ce genre de choses, les petits papiers inutiles qu'on ne jette jamais vraiment.

Il y en avait des dizaines.

Je les ai étalés sur la table de la cuisine et je les ai lus dans l'ordre, autant que je pouvais deviner. Certains étaient datés. D'autres non, mais le papier disait à peu près quand.

Les plus vieux remontaient à 2009, 2010. L'écriture était ferme, rapide, celle de quelqu'un qui a autre chose à faire.

*Lait entier, céréales Chocapic, jus d'orange, yaourts fraise x6, couches taille 3, lingettes, gel douche enfant, compote gourde.*

J'ai relu deux fois. *Couches taille 3.*

Donc il avait un enfant. Un petit.

Quelques années plus tard — le papier était différent, plus épais, il avait changé de bloc — les couches avaient disparu. Les céréales Chocapic, elles, étaient encore là. Et il y avait des *cahiers grands carreaux, stylos bic x4, règle, colle en stick.*

L'enfant grandissait.

J'ai continué. Les listes changeaient lentement, comme une marée. Le jus d'orange premium était devenu générique. Les yaourts fraise avaient disparu un jour — vers 2018, je crois — et n'étaient jamais revenus. Les Chocapic avaient tenu jusqu'en 2021, puis plus rien.

Il y avait une liste, une seule, avec du *vin rosé, olives, chips, fromage à raclette, bières.* Une fête, peut-être. Ou juste un soir où il avait eu envie que ça ressemble à quelque chose.

Après ça, les listes avaient raccourci.

*Lait, pain, soupe, surgelés.*

Puis :

*Lait, pain, soupe.*

Puis la dernière, celle du frigo.

*Lait, pain de mie, beurre demi-sel, soupe en brique.*

J'ai remis les papiers dans le tiroir. J'ai refermé doucement, comme si ça pouvait déranger quelqu'un.

Dans tout l'appartement, il n'y avait pas une seule photo.

Mais moi, maintenant, je sais à peu près comment ça s'était passé. L'enfant qui arrive, la vie qui se remplit, puis qui se vide — pas d'un coup, doucement, un produit à la fois. Comme si la maison se vidait avant lui.

Sa fille m'a appelée le jeudi suivant pour me remercier. Elle avait une voix polie, pressée.

Je n'ai pas mentionné les listes.

Je ne sais pas pourquoi. Peut-être parce que certaines choses n'appartiennent qu'à ceux qui savent lire entre les lignes.

En fermant la porte à clé, j'ai remarqué quelque chose que j'avais manqué en entrant. Sur le mur du couloir, à hauteur de genou, il y avait des petits traits au crayon. Des mesures de taille, avec des dates écrites à côté en tout petit. La dernière s'arrêtait à 2021.

Est-ce qu'il savait, en traçant le dernier trait, que ce serait le dernier ? Ou est-ce qu'il a attendu longtemps après — les bras le long du corps, le crayon à la main — que quelqu'un revienne se coller au mur ?

*J'ai glissé les clés sous le paillasson pour la propriétaire et je suis partie sans me retourner.*

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