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Chapter 58 - aujourd'hui, je ne tue personne

— Ce qu'on ne peut plus ignorer

**Partie 1

Mara Thorne se réveilla à 6h17 précises.

Pas de réveil strident.

Juste son corps qui décidait que c'était l'heure.

Elle resta allongée trente secondes, yeux au plafond blanc, à respirer lentement.

Inspiration par le nez. Expiration par la bouche.

Quatre secondes. Quatre secondes.

C'était sa première petite victoire de la journée.

Elle se leva.

Pieds nus sur le parquet froid.

La chambre était minuscule : lit une place, bureau encombré de dossiers, poster délavé d'un paysage marin qu'elle n'avait jamais vu en vrai.

Elle passa devant le miroir sans s'arrêter.

Pas encore.

Cuisine.

Café noir, sans sucre, dans la même tasse ébréchée depuis trois ans.

Elle le but debout, dos à la fenêtre, à regarder le mur.

Pas de vue.

Pas de lumière directe.

C'était mieux comme ça.

Moins de distractions.

Douche froide.

Elle compta jusqu'à trente sous le jet.

L'eau piquait la peau, réveillait les nerfs, chassait les restes de sommeil.

Elle sortit, se sécha vite, enfila la chemise blanche, le pantalon noir, la blouse numéro 47.

Elle la boutonna lentement, un bouton après l'autre.

Chaque bouton = un petit rituel.

Un petit « je suis prête ».

Devant le miroir de la salle de bain, elle se regarda enfin.

Cheveux attachés en chignon strict.

Pas de maquillage.

Pas besoin.

Elle sourit.

Pas un grand sourire.

Juste un petit, mécanique, qui montait aux coins des lèvres.

Elle se parla à voix basse, comme tous les matins :

— Aujourd'hui, je ne tue personne.

Aujourd'hui, je sauve les autres.

Aujourd'hui, je comprends un peu plus.

Aujourd'hui, je fais ce que personne d'autre ne veut faire.

Et c'est pour le bien commun.

Elle répéta la dernière phrase deux fois.

Plus lentement.

Plus convaincante.

Elle attrapa son badge.

Son sac.

Sa boîte de gélules (vitamines + anxiolytique léger, prescrit « pour la concentration »).

Elle avala les deux avec la dernière gorgée de café.

Dans le métro, elle resta debout malgré les places libres.

Elle préférait.

Assise, elle pensait trop.

Debout, elle regardait les gens autour d'elle : des visages fatigués, des écouteurs, des téléphones.

Elle se disait parfois :

« Ils ne savent pas ce que je fais.

Ils dorment tranquilles parce que des gens comme moi existent. »

Station Contention-7.

Badge sur la porte blindée.

Couloirs blancs.

Odeur d'antiseptique qui pique les narines.

Métal chaud des machines.

Elle salua les collègues d'un signe de tête.

Pas de bonjour trop chaleureux.

Pas de blague.

Ici, on gardait les sourires pour soi.

Salle de briefing.

Dr. Korran était déjà là, dossier en main.

— Thorne. Sujet 319. Arrivé cette nuit.

Anomalie cutanée proliférante. Phase 3 de dérive.

Excision sélective pour analyse histologique et stimulation mnésique.

Tu prends.

Mara prit le dossier.

Ouvrit la première page.

Pas de photo.

Juste des chiffres.

Âge : 17 ans.

Nom : Elias Thorne.

Famille : sœur aînée, Mara Thorne (employée Centre 7).

Elle ne lut pas le nom de famille.

Elle tourna directement la page suivante.

Routine.

Toujours la même.

Korran la regarda une seconde de trop.

— Ça ne te dérange pas ?

Mara leva les yeux, surprise.

— Pourquoi ça me dérangerait ?

Korran haussa les épaules, sourire en coin.

— Je sais pas.

Juste une impression.

Tu as l'air… distraite ce matin.

Mara referma le dossier.

Calmement.

— Je suis toujours distraite le matin.

C'est le café qui met du temps à arriver au cerveau.

Korran rit doucement.

— OK. Vas-y.

Et prends ton temps avec 319.

Il est… agité.

Et les boutons sont impressionnants.

Elle hocha la tête.

— J'ai vu pire.

Elle sortit.

Dans le couloir, elle s'arrêta devant la machine à café.

En prit un.

Noir. Sans sucre.

Elle le but en marchant vers la salle d'observation.

Elle pensa à Elias.

Son petit frère.

Il avait toujours été complexé par ses boutons d'ado.

Il passait des heures devant le miroir à les percer, à les cacher avec du fond de teint volé à leur mère.

Il pleurait après.

Elle le consolait en lui disant :

« C'est rien. Ça partira.

Et même si ça reste, t'es beau quand même. »

Il la croyait.

Il la croyait toujours.

Elle secoua la tête.

Chassa le souvenir.

> C'est juste un sujet.

> Juste un numéro.

> Je fais mon job.

> Je sauve les autres.

Elle poussa la porte de la salle.

Lumière blanche.

Odeur forte d'antiseptique et de peau infectée.

Le sujet était attaché sur la table inclinée.

Corps nu.

Couvert de boutons énormes, rouges, gonflés, certains déjà percés et suintants.

Respiration lente.

Yeux ouverts, mais pas vraiment présents.

Mara enfila ses gants.

Régla le scalpel ultrasonique.

Elle choisit le plus gros : épaule gauche.

Posa la lame contre la peau.

Le sujet murmura :

— Grande sœur… les boutons… enlève-les…

Elle s'arrêta.

Une seconde.

Deux.

Puis elle sourit légèrement.

Un sourire triste, presque tendre.

— C'est drôle.

Mon petit frère disait exactement la même chose.

Elle poussa le bouton « on ».

Le scalpel vibra.

Elle coupa.

*Partie 2 — Le doute qu'on force à ignorer**

Mara posa le scalpel sur le plateau.

Le bruit métallique résonna un peu trop fort dans la salle vide.

Elle nota sur la tablette, doigts stables :

« Échantillon 1 prélevé.

Taille : 4,2 cm.

Texture : fibreuse, purulente.

Réaction du sujet : vocalisation mnésique faible. »

Elle leva les yeux vers le sujet 319.

Le visage pâle, les boutons qui bougeaient doucement avec la respiration, les murmures qui continuaient en boucle.

— Grande sœur… les boutons… enlève-les…

Elle cligna des yeux.

Une fois. Deux fois.

Puis elle se força à sourire.

Un petit sourire professionnel, celui qu'elle utilisait avec les supérieurs ou les stagiaires.

> C'est rien.

> C'est juste une coïncidence.

> Tous les gamins disent « grande sœur » dans la phase mnésique.

> C'est courant.

> C'est statistique.

> Le prénom Mara est banal.

> Le grain de beauté sous l'œil gauche est banal.

> La voix qui tremble est banale.

> C'est la fatigue.

> C'est le café qui n'était pas assez fort ce matin.

> C'est juste mon cerveau qui cherche un sens là où il n'y en a pas.

Elle respira profondément.

Inspiration par le nez. Expiration par la bouche.

Quatre secondes. Quatre secondes.

Elle reprit le scalpel.

Choisit un autre bouton, plus petit, sur le cou.

Moins visible.

Moins risqué.

Elle posa la lame.

Le sujet gémit avant même la coupe.

— Mara… arrête… ça fait mal…

Elle s'arrêta une seconde.

Puis elle continua.

> Non.

> C'est pas lui.

> Elias est chez maman.

> Ou chez un pote.

> Ou dans un autre quartier.

> Elias a 17 ans, il est vivant, il va bien.

> Ce sujet est juste un sujet.

> Numéro 319.

> Pas Elias.

> Pas mon petit frère.

> Pas celui qui pleurait pour ses boutons.

> C'est une coïncidence.

> Une putain de coïncidence.

Elle coupa.

Le sujet cria doucement.

Un cri d'enfant qui essaie de ne pas pleurer trop fort.

Mara posa le morceau dans le bac.

Nota :

« Échantillon 2 prélevé.

Réaction : vocalisation accrue.

Signe de stress mnésique. »

Elle leva les yeux vers la caméra de surveillance.

Fit un signe discret : « Tout va bien. Continuez l'enregistrement. »

Elle se força à sourire à la caméra.

Un sourire qui disait « je maîtrise ».

Puis elle se retourna vers le sujet.

Elle murmura, pour elle seule, presque inaudible :

— C'est pas lui.

C'est pas lui.

C'est pas lui.

Elle choisit un troisième bouton.

Sur la joue.

Elle coupa.

Le sujet murmura :

— Mara… pourquoi tu fais ça… ?

Elle ne s'arrêta pas.

Elle continua.

Parce que c'était son boulot.

Parce qu'elle sauvait les autres.

Parce que si elle s'arrêtait maintenant, tout ce qu'elle avait fait avant n'aurait servi à rien.

Et parce que c'était **juste une coïncidence**.

Elle le répéta dans sa tête, comme un mantra qui remplaçait l'autre.

> C'est une coïncidence.

> C'est une coïncidence.

> C'est une coïncidence.

Elle coupa un quatrième bouton.

Le sujet ne cria pas cette fois.

Il se contenta de murmurer :

— Grande sœur… pourquoi tu fais ça… ?

Mara ne répondit pas.

Elle nota l'échantillon.

Elle continua.

Parce que c'était une coïncidence.

Et parce que même si ce n'était pas une coïncidence…

elle aurait fait exactement la même chose.

Parce qu'elle sauvait les autres.

**Partie 3 — Le nom**

Mara posa le dernier échantillon dans le bac.

Le scalpel vibra une dernière fois avant de s'éteindre. Le sujet 319 respirait toujours, mais plus faiblement. Les boutons continuaient de pousser, lentement, comme si le corps refusait de comprendre qu'on venait d'en retirer cinq.

Elle nota sur la tablette, ligne après ligne :

*« Échantillon 5 prélevé. Réaction : vocalisation mnésique persistante. Signe de transfert avancé vers figure fraternelle. Sujet stable pour observation longue durée. Recommandation : maintien en phase 3, tests de stimulation supplémentaires demain. »*

Elle rangea le scalpel. Nettoya le plateau. Éteignit les écrans un par un. Tout était propre. Tout était en ordre.

Elle sortit sans un regard en arrière.

Dans le couloir, elle marcha droit. Pas trop vite. Pas trop lentement. Juste la vitesse d'une personne qui a terminé sa journée.

Elle s'arrêta devant la machine à café. En prit un. Le porta à ses lèvres.

Il était froid.

Elle le but quand même.

Salle de débrief. Korran était encore là, tablette ouverte sur les courbes de Résonance du sujet.

Elle posa le dossier devant lui. Sans un mot.

Korran leva les yeux.

— Rapport complet ?

— Oui.

— Quelque chose à signaler ?

Elle ouvrit la bouche. La referma.

— Non.

Korran hocha la tête, reprit sa tablette. Silence de bureau. Stylos, écrans, ventilation.

Elle aurait dû partir. C'était le moment de partir.

— Il s'appelait comment ?

Korran leva les yeux, surpris.

— Qui ?

— Le sujet. 319. J'ai besoin de marquer son nom complet sur le rapport final.

Korran tourna une page sur sa tablette. Il lut. Puis il releva les yeux, lentement, avec ce regard qu'il réservait aux situations qu'il ne savait pas comment nommer.

— Elias Thorne.

Mara hocha la tête.

— Merci.

Elle se retourna. Fit deux pas vers la porte.

S'arrêta.

Pas parce qu'elle avait quelque chose à dire. Juste parce que ses jambes décidèrent que c'était assez pour l'instant.

Elle resta là, dos à Korran, main posée sur le chambranle.

Une seconde. Deux.

— Thorne, dit Korran doucement.

— Je sais, répondit-elle.

Elle ne savait pas ce qu'elle savait. Mais ça sortit comme ça.

Elle reprit sa marche. Jusqu'à la sortie. Jusqu'à l'air libre.

Dehors, la nuit était tombée. Les arches pulsaient au loin, indifférentes.

Elle s'arrêta sur le trottoir. Chercha ses clés dans son sac. Les trouva. Les serra dans sa paume jusqu'à ce que le métal rentre dans la peau.

Pas assez fort pour saigner. Juste assez pour sentir quelque chose de réel.

Elle rentra chez elle.

Quand elle ouvrit la porte de son appartement, elle ne dit pas son mantra. Elle posa son badge sur la table de l'entrée. Son sac. Ses clés.

Elle s'assit sur le canapé, dans le noir.

Et là, pour la première fois depuis des années, elle ne sut pas quoi faire de ses mains.

Elle les regarda. Longtemps.

Les mêmes mains qui avaient boutonné sa blouse ce matin, une à une, comme un rituel. Comme une promesse.

Elle ferma les yeux.

Dans sa tête, le mantra revint tout seul, automatique, fidèle :

*Aujourd'hui, je ne tue personne.*

*Aujourd'hui, je sauve les autres.*

Elle l'arrêta là.

Elle ne pleura pas. Elle ne cria pas.

Elle resta juste assise dans le noir, à écouter le silence de l'appartement — et quelque part dedans, une question qu'elle refusait de laisser exister complètement :

*Depuis combien de temps je fais ça ?*

Elle ne répondit pas.

Elle attendit que le sommeil arrive.

Il ne vint pas.

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